Biographie:
Avec 395 exécutions à son actif, Anatole François Joseph Deibler fut durant 40 années synonyme de bourreau.
Les premiers pas
Né à Rennes,
le 29 novembre 1863, premier héritier mâle de Louis et Zoé Deibler, Anatole eut une enfance de souffre-douleur. A 12 ans, il
entame une carrière de vendeur en confection dans un grand magasin. Il assiste à sa 1ère exécution, le 30 mars 1882. Il décide
d'effectuer son service militaire, qu'il achève en 1885. D'abord réticent à entamer une carrière de bourreau, il se résigne et part apprendre le métier à Alger
auprès de son grand-père Rasseneux, exécuteur d'Algérie. Son palmarès débute le 08 septembre 1885, en guillotinant Francisco Arcano. Dix-sept autres suivront jusqu'à
l'automne 1890, quand son aïeul décède.
L'adjoint
Revenu à Paris, il est nommé adjoint en second de son père le 01 novembre 1890, et l'assiste en 78 exécutions, dont le première est celle de Michel
Eyraud, le 03 janvier 1891. Le 05 avril 1898, Anatole épouse Rosalie Rogis, descendante d'une famille de bourreaux (ses deux frères, Louis et Eugène-Clovis, deviendront aides
d'Anatole).Peu après l'exécution de Vacher (à laquelle, dit-on, il actionna le couperet en lieu et place de son père), le 02 janvier 1899, il devient exécuteur en chef des arrêts criminels de France. Son père, Louis, dira devant le message : "Ah, mon fils, que voilà de jolies étrennes !"...
Le patron
Après une exécution à Troyes, passée relativement inaperçue, le 13 janvier, Anatole fait ses débuts parisiens le 01 février, en guillotinant un jeune apache, Peugnez. Les journaux sont élogieux. Dans les Annales politiques et littéraires du 12 février, on lit :
"Tous les journaux s'accordèrent à rendre justice au jeune monsieur Deibler qui montra pour ses débuts à Paris un tournemain et une aisance de vieux praticien. Jeune, élégant, vêtu d'une redingote de couleur sombre, comme un témoin de duel sélect, il réalise dans la perfection le type du bourreau moderne. On peut, après cet heureux essai, lui prédire une belle carrière et un nombre respectable de représentations."
Dans Le Journal, le lendemain de l'exécution, Jean Lorrain est un peu moins enthousiaste :
"De la descente de voiture au couperet, le rythme est un peu trop rapide. Cela enlève de la solennité qui constitue pourtant la raison d'être d'une exécution."
Anatole, en cette année 1899, est un homme heureux. Il occupe un poste à nul autre pareil, bien qu'assez mal rémunéré, mais la petite fortune familiale le met à l'abri du besoin. De plus, au printemps, Rosalie, toute rose de joie, annonce à son époux l'arrivée de l'héritier Deibler. Son premier enfant, Roger Aristide Hector, naît le 20 septembre 1899. Au mois de novembre, les Deibler appellent le médecin pour une maladie infantile
bénigne. Le docteur ausculte le bébé, lui verse un médicament, mais se trompe dans ses flacons. Le 10 novembre, le petit Roger meurt.
Anatole ne se remettra jamais de ce départ si prématuré. Il montrera par la suite une affection sans bornes pour son neveu André Obrecht, né un mois avant feu son fils. Les premières années d'exécuteur en chef seront peu prolifiques : Félix Faure meurt en 1899 dans les bras de sa maîtresse, et Emile Loubet prend son poste. Modérément partisan de la guillotine, seuls 18 condamnés à mort seront exécutés durant son mandat. En 1899, 7 exécutions (trois refus de Faure, quatre de Loubet). En 1900, 3 exécutions. En 1901, idem. En 1903, idem. En 1905, 5 têtes tombent. La même année, le ménage Deibler aura une fille, Marcelle, le 04 mai 1905.
Durant cette période calme, Anatole mène une vie paisible, sous le signe de la modernité. Bien que travaillant avec une machine plus que séculière, il est un partisan du progrès. Il sera un des premiers Français à obtenir son permis de conduire. Il montrera un goût certain pour la mécanique et la photographie. On rapporte une anecdote, survenue en 1907, lors du baptême de Robert Martin, qui deviendrait un de ses aides, bien des années plus tard. Ayant pris la photo de famille traditionnelle, il avait mal cadré, et quelques invités eurent ainsi la tête escamotée. "Ah, soupira gaiement Anatole, c'était fatal. C'est une photo Deibler..."
Il va régulièrement au cinéma, au cirque. Il aime cuisiner, et il y réussit, paraît-il, fort bien. Son seul vrai vice, c'est qu'il fume. Cigarette ou cigare ou pipe (il n'arrêtera que sur les instances du médecin et de Marcelle, sa fille, en 1925).
Mais en 1906, Armand Fallières et les abolitionnistes président aux destinées de la France. Durant trois ans, tous les condamnés échapperont à Deibler, qui devra trouver un emploi de rechange, à savoir placier en vins de Champagne, pendant cette période. Il prendra néanmoins la précaution de se présenter sous le nom de François Rogis. Si son visage n'est pas encore connu, son nom est nationalement célèbre, et qui auarait voulu acheter du champagne au bourreau?
Mais quand en automne 1907, Fallières gracie Soleilland, auteur d'un crime sexuel abominable, c'est la France qui se lève contre l'abolition. L'Assemblée statuera sur la peine capitale l'année suivante. Devant le refus massif de la suppression de la peine de mort, Fallières se doit de réagir, et l'année 1909 sera faste : 13 têtes sous le couperet (comprenant la première exécution devant la prison de la Santé, une double exécution à Albi, une triple exécution à Valence et une rareté : la première exécution de l'année, Béthune, sera quadruple ! Par la suite, il procédera à une vingtaine de doublés, et une autre triple, celle des survivants de la bande à Bonnot, en 1913.
La guerre n'arrête pas notre homme : une vingtaine d'exécutions auront lieu entre 1914 et 1918. En mars 1918, Deibler guillotine au nom du peuple belge, à Furnes (il aura à quitter la France une autre fois, pour guillotiner en Sarre allemande en juin 1923). En août 1918, il est mobilisé, et travaille comme secrétaire au ministère des Armées, avec l'autorisation d'absence en cas d'exécution. Les années faisant immédiatemment suite à la guerre sont les plus fructueuses, à croire que les massacres de l'Est ont libéré les moeurs criminelles. En 1921, 23 condamnés à mort seront exécutés, et en 1922, 20, dont Landru. D'autres noms, dont la célébrité s'est un peu émoussée, sont Ughetto (1930), Gorguloff (1932) ou Sarrejani (1934). le 24 janvier 1939, à Lyon, il décapite
Abdelkader Rakida. Ce sera sa dernière exécution.
Epilogue
En 1939, Anatole marche vers sa 77ème année. C'est un homme toujours affable, sa barbe et le peu de cheveux qui lui restent sont tout blancs. En moyenne, il exécute environ 7 condamnés par an. Le 01 février 1939, il reçoit un nouvel ordre d'exécution. Au matin du 03, il devra se trouver aux portes de la prison de Rennes, avec sa machine, pour décapiter Maurice Pilorge. Ce criminel
aux moeurs inverties n'est qu'un voleur sans envergure. En été 1937, il a tué son amant, le Mexicain Nestor Escudero, pour lui voler 2000 francs. Sa véritable célébrité provient d'un de ses amants, dont il fut le compagnon de cellule avant sa condamnation, l'écrivain Jean Genet, qui lui consacrera le poème "le condamné à mort". Pour Anatole, il sera le 396ème condamné à mort à passer entre ses mains, et sa 300ème tête comme exécuteur en chef. Deibler est fort content de ce voyage. Il aime retrouver sa ville natale. Depuis Lagadec, en 1922, il n'y a pas mis les pieds. Cette fois-là, parmi les spectateurs, un officier militaire à la retraite
l'avait interloqué, puis les deux hommes avaient sympathisé, et correspondaient régulièrement. Anatole contactera même cet ami pour déjeuner ensemble à l'occasion. Au matin du 02 février, Anatole se réveille vers 6 heures, se prépare. Sa fille lui sert un café au lait et lui propose, en ce froid matin, de le conduire à la gare. Anatole refuse, et dit qu'il préfère prendre le métro. Un dernier "Au revoir", et Anatole quitte la villa Dufresne en direction de la station Porte de St-Cloud. Il descend les marches, et sur le quai, se sent subitement mal. Il s'écroule, victime d'un infarctus. Les gens l'entourent, on le transporte à l'hôpital. Vers 8 heures, Anatole rend son dernier soupir.
Desfourneaux, Obrecht et Georges Martin, qui patientaient à Montparnasse, voient arriver, dans la Citroën beige et marron, Marcelle Deibler et Georgette Desfourneaux. Les femmes effondrées préviennent les aides du décès de leur patron. On doit surseoir à l'exécution, mais la Justice est en marche. Pour la seconde fois de sa carrière, Desfourneaux, aide de première classe, exercera les fonctions de chef le 04 février. Le lendemain, au vieux cimetière de Boulogne, Anatole est inhumé aux côtés de son père et de son fils. Un mois et demi après, sur les instances de la veuve d'Anatole, Desfourneaux obtient le poste tant convoité d'exécuteur en chef.
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